L’affaire démarre de manière anodine: l’agence de presse DDP publie début janvier une interview de la conseillère-image Sabine Schwind von Egelstein, appelée à s’exprimer sur l’apparence des deux candidats à la chancellerie, Gerhard Schroeder et Edmund Stoiber.
Ses appréciations concernant le chancelier sont globalement positives, «mais», ajoute-t-elle prudemment, «sa force de convictions y gagnerait s’il ne se colorait pas les cheveux».
Ce n’est pas la première fois que la coiffure de Schroeder fait jaser. La presse à ragots aborde régulièrement le sujet sans provoquer pour autant de tempête à Berlin.
Cette fois-ci, le chancelier sort de ses gonds. Il contacte une étude d’avocats de Hambourg et exige non seulement le retrait du passage incriminé mais une prise de position du rédacteur en chef de la DDP. Celui-ci s’acquitte de son devoir et les choses semblent reprendre leur cours normal.
Pas pour Gerhard Schroeder, qui décide d’en finir une fois pour toutes avec ces cancans et intente un procès à l’agence de presse.
Que se passe-t-il dans la tête du chancelier à cinq mois des élections? Le pays a quatre millions de sans-emplois, l’économie plonge, les caisses maladies sont ruinées, et le chef de l’Etat se lance dans une bataille juridique pour sauver l’honneur de ses cheveux. La population est mi-amusée, mi-consternée par l’affaire.
Schroeder a craint que l’opposition n’utilise cette «supercherie» à des fins électorales, et effectivement, les réactions politiques n’ont pas tardé. «Qui se colore les cheveux maquille aussi les statistiques», s’est écrié le député CDU Karl-Josef Laumann.
Le chancelier sent sa crédibilité mise en péril. Il refuse d’être considéré comme un homme de 57 ans qui n’assume pas son âge. Et tous les moyens sont bons pour faire démentir la rumeur. Sous serment, le coiffeur des stars à Berlin, Udo Walz, assure l’authenticité de la couleur de cheveux de Schroeder. Il prétend même «y voir de fins cheveux gris briller», tout comme son coiffeur personnel à Hanovre, Stefan Krause.
Vendredi, le Tribunal régional de Hambourg a donc dû se prononcer. Il a donné raison à Schroeder en considérant qu’il ne suffisait pas de retirer le propos de Sabina Schwind von Engelstein. La DDP aurait dû vérifier la véracité de son affirmation avant de la publier. L’agence a déjà annoncé un recours, «jusqu’au Tribunal constitutionnel s’il le faut, afin de garantir la liberté de la presse», souligne son avocat Klaus Sedelmeier.
Il y a de quoi être surpris par la réaction du chancelier. Comme aucun autre politicien avant lui, il a su utiliser les médias pour se façonner une image de séducteur. Ce sont des phrases du genre «un jour, j’entrerai à la chancellerie fédérale», qu’il aurait prononcée devant les grille du bâtiment à Bonn, à l’époque de son activisme chez les jeunes socialistes, qui ont formé le mythe Schroeder.
Doté d’un formidable instinct politique, il sait jouer de son charme dans les moments de crises. Ce n’est pas un hasard si la population, en cas d’élection directe du chancelier, donnerait Schroeder vainqueur sur son rival Stoiber.
En Allemagne comme ailleurs, ce sont des professionnels du marketing qui orientent le comportement et l’allure des politiciens. Le chancelier l’a peut-être compris mieux que ses rivaux, et c’est pour cela qu’il prend ses cheveux autant au sérieux.
Mais le message n’a pas passé. Aujourd’hui, le public s’amuse de l’affaire, avec des commentaires comme celui-ci: si Gerhard Schroeder veut être réélu, il devra au plus vite réutiliser ce qu’il a dans la tête, et ne plus se soucier de ce qu’il a sur sa tête.