KAPITAL

«L’industrie suisse présente une forte capacité de résilience»

À la tête du fabricant de fours industriels Solo Swiss depuis 18 ans, Anne Sophie Sperisen a su redresser l’entreprise fondée par son grand-père tout en l’adaptant aux défis de l’économie mondialisée.

Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans PME Magazine.

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En ce mois d’octobre, des techniciens effectuent les derniers réglages d’un four de traitement thermique dans la halle principale de l’usine Solo Swiss, située dans la zone industrielle de Porrentruy (JU). Haute de deux mètres et doté d’un système de pilotage de la taille d’une armoire, cette machine, destinée à un client chinois, permet de modifier les propriétés mécaniques des pièces métalliques en les chauffant, avant qu’elles ne soient plongées dans un liquide de refroidissement. Un peu plus loin, on s’affaire autour d’une impressionnante ligne de traitement thermique automatisée longue d’une quinzaine de mètres et destinée à l’Italie.

Fondée à Bienne en 1924, Solo Swiss reflète ce qui a fait le succès du tissu industriel suisse: conquérir des clients à l’étranger en misant sur les qualités de précision et de fiabilité. Son histoire récente illustre aussi l’évolution de la branche, entre difficultés historiques et capacité à rebondir. La PME de 120 employés fabrique une trentaine de machines par un an, pour un chiffre d’affaires d’environ 20 millions francs. Dirigée par Anne-Sophie Sperisen, petite fille du fondateur, s’attaque désormais aux défis de l’industrie 4.0.

Avez-vous un souvenir marquant lié à l’entreprise datant d’il y a trente ans?

J’étais étudiante à l’époque. Avec mes horaires assez souples, j’étais chargée de promener nos clients étrangers en Suisse car ils prévoyaient souvent un jour ou deux pour des visites. Cela a été l’occasion de visiter les grands classiques comme le Schilthorn ou Interlaken. Quelques mois plus tard, à la fin de mes études, je suis partie travailler aux Etats-Unis, dans le Michigan. Par pure coïncidence, Solo Swiss établissait au même moment une joint-venture avec une société basée dans la région, que j’ai donc pu visiter en même temps que nos équipes.

Vous avez intégré la direction de Solo Swiss en 2001. Comme s’est déroulé ce passage de témoin?

C’est une solution qui s’est faite dans l’urgence. Nous avons repris l’entreprise à une époque où elle rencontrait passablement de difficultés. Je n’ai disposé que de peu de temps pour me décider, mais avec une forte envie de vouloir continuer cette aventure familiale.

Comment-vous avez procédé à l’époque pour garantir la pérennité de votre PME?

Nous nous sommes recentrés sur nos compétences, aussi bien en ce qui concerne les produits que les marchés, une stratégie assez classique à vrai dire. L’entreprise était partie dans le développement de fours très grands et très complexes, souvent difficiles à finaliser. Il faut accepter ce genre de défi de temps en temps bien sûr, mais on ne peut pas se concentrer uniquement sur des commandes avec des cahiers des charges à rallonge… Il a fallu entièrement réorganiser et restructurer l’entreprise. Les banques exerçaient également une forte pression à l’époque. Nous avons eu la chance d’avoir une équipe très soudée et motivée. Il a fallu beaucoup de sang-froid, traiter un problème après l’autre, en les décomposant. Se focaliser sur l’essentiel tout en gardant une bonne vision d’ensemble pour ne pas se perdre.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait se lancer dans la reprise d’une PME?

Suivre son instinct et beaucoup s’engager. Les cinq premières années ont été un immense investissement en temps et en énergie, cela fait partie de ce travail. Et puis il faut aimer ce challenge. Certains semblent nés pour être dirigeant d’entreprise, d’autres le deviennent, ce qui a été mon cas. Je n’avais pas du tout envie de diriger ou d’avoir de grandes équipes sous ma responsabilité. Mais étant très active sportivement, j’avais déjà l’esprit de challenge et de compétition!

Solo Swiss fabrique des fours pour le traitement thermique de métaux. Quels sont leurs spécificités?

Nos produits s’adressent à un grand nombre de clients, tous ceux qui emploient des pièces métalliques dans leur cycle de fabrication: horlogerie, aéronautique, automobile, medtech… Nos fours permettent en effet une variété de traitement du métal: durcissement, assouplissement, ajout d’une coloration spécifique. Ce sont des machines très précises, pilotables à distance et qui tournent parfois 24h/24, 7 jours sur 7.

Quels sont vos principaux marchés aujourd’hui?

Nous exportons 85 à 90% de notre production. L’Europe reste notre principal débouché, avec l’Allemagne comme pays phare, suivi par l’Italie et la France. L’Asie a aussi gagné en importance, la Chine représentant entre 25 et 30% de nos exportations selon les années.

Avec quelle stratégie avez-vous investi le marché chinois?

Nous entretenons un partenariat avec une entreprise chinoise depuis plus de 15 ans. Ils ont d’abord été nos agents commerciaux. Par la force des choses, ils ont commencé à faire du service après-vente et à dépanner nos clients. Nous avons aujourd’hui un partenariat beaucoup plus complet: cette usine chinoise nous fournit des pièces en sous-traitance mais ils fabriquent aussi certains de nos fours destinés au marché chinois. C’est une relation très riche, avec beaucoup d’échanges. Aujourd’hui, nous accueillons par exemple cinq ingénieurs en formation.

Comment avez-vous vécu l’abandon du taux plancher le 16 janvier 2015?

Cela été un gros choc et nous avons été fortement touchés. Mais il faut ensuite rebondir, trouver des solutions, tout comme l’on fait d’autres entreprises. Je remarque que l’industrie suisse présente une forte capacité de résilience. Nous avons entre autres ouvert une centrale d’achats en France pour pouvoir effectuer des commandes en zone euro et les importer à des coûts plus compétitifs.

La Suisse industrielle est-elle condamnée à se contenter des activités de R&D? Ou peut-elle conserver des sites de production? A quelles conditions?

Cela concerne en premier lieu la compétitivité de l’entreprise. C’est à nous d’être toujours plus performant et innovant en matière de conception, de stratégie d’achats et de production. Il faut trouver des fournisseurs qui soient des partenaires et nous aident dans ce combat. Il est aussi indispensable de bénéficier de conditions cadres qui soient fiables. Je pense au taux de change entre le franc suisse et l’euro, mais aussi aux accords bilatéraux. L’abandon de ces derniers serait la condamnation d’innombrables entreprises exportatrices. Quelqu’un qui n’est pas actif dans ce domaine a sans doute du mal à imaginer ce que les accords de libre-échange apportent à notre pays. Je pense que la place industrielle suisse a un bel avenir devant elle et saura se réinventer pour autant qu’on puisse lui garantir de la stabilité au niveau politique et économique.

L’industrie des machines connaît une forme de désamour de la part des jeunes. Comment encourager ceux-ci à suivre des apprentissages dans la branche?

Je pars du principe qu’on ne peut pas seulement se plaindre, et qu’il faut aussi s’engager. Je suis très fière de pouvoir dire que notre petite entreprise forme en ce moment huit apprentis, dont quatre filles! Pour le faire bien, il faut s’impliquer, ce que font nos maîtres d’apprentissage. Nos produits ne sont peut-être pas les plus «sexy», mais du fait de notre taille réduite, les apprentis peuvent évoluer dans l’ensemble des départements, ce qui offre une formation très complète.

Le secteur industriel demeure un domaine très masculin. Est-ce que cela a pu parfois vous poser des problèmes?

Non, jamais. Il faut dire que j’ai souvent évolué dans des milieux où les filles étaient en minorité, notamment lors de mes études. Je suis sûre que les jeunes femmes qui débutent aujourd’hui leur carrière dans le secteur industriel sont complètement décomplexées par rapport à cette question.

Comment abordez-vous la révolution 4.0?

Il s’agit d’un concept tellement large qu’il faut essayer de trouver ce qui est applicable à notre industrie et qui se transforme en une vraie valeur ajoutée pour nos clients. Nous avons déjà intégré les données provenant de nos machines dans les ERP (logiciels de gestion intégrée) de nos clients pour qu’ils puissent gérer leur ligne au plus juste. Nos fours sont aussi pilotables à distance. Nous nous attaquons désormais à la maintenance préventive, c’est-à-dire la création de modèles informatisés de nos machines qui permettent de prédire quand changer les pièces les plus importantes.

Le Jura est un canton avec un secteur secondaire qui reste particulièrement fort.  Atout ou désavantage?

Je pense que c’est un vrai avantage. Des entreprises de la région qui se portent bien et qui innovent constitue un moteur pour toutes les autres. En tant que membre du comité de la chambre de commerce et de l’industrie du canton, j’ai l’occasion de visiter régulièrement des entreprises. Je suis toujours impressionnée par la qualité et l’innovation des produits des PME jurassiennes. Nous avons d’ailleurs des partenaires, des fournisseurs et des clients dans la région. Il y a une solidarité jurassienne qui fonctionne bien.