LATITUDES

A quand des visas «high tech» suisses?

La Suisse et l’Europe pourraient bénéficier de la politique migratoire restrictive de l’administration Trump.

Ironiquement, la nomination de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis pourrait avoir un effet bénéfique sur le développement économique de l’Europe et plus particulièrement de la Suisse. Le président américain est en effet en train de scier la branche de l’innovation sur laquelle son pays est assis. Il vient de proposer d’abandonner les «high skill» visas réservés aux ingénieurs et scientifiques étrangers. Or, la capacité d’attirer les meilleurs talents dans les universités et sociétés technologiques américaines a été un élément crucial du développement de l’économie américaine. A titre indicatif, les Apple, Google, Microsoft et Amazon, fleurons de la Silicon Valley, représentent aujourd’hui les plus grandes capitalisations boursières mondiales. Pour maintenir leur croissance, ces entreprises doivent constamment engager les meilleurs talents mondiaux. L’abandon par l’administration «Trump» des visas «high tech» pourrait donc avoir des conséquences néfastes pour ces dernières et pour l’ensemble du secteur de haute technologie américain.

Ces changements de politique migratoire ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd, en particulier celle du nouveau président français Emmanuel Macron. Celui-ci vient de créer le «French Tech Visa», un visa réservé aux fondateurs ou employés de start-up technologiques ainsi qu’aux investisseurs (type «business angels») les soutenant. Une procédure accélérée leur permettra d’obtenir un permis de séjour de quatre ans, renouvelable. Ce permis sera également élargi aux membres de la famille directe, c’est-à-dire conjoint et enfants. En Suisse, les motions des parlementaires Fathi Derder ou Ruedi Noser, qui proposaient une démarche similaire, n’ont malheureusement pas abouti à ce jour.

La politique migratoire restrictive de la nouvelle administration américaine ainsi qu’un certain scepticisme vis-à-vis de la science (abrogation de l’accord de Paris sur le climat, diminution du financement de la recherche soutenue par le gouvernement fédéral) pourraient inciter certains des meilleurs scientifiques et entrepreneurs d’origine européenne établis aux Etats-Unis à revenir sur le Vieux Continent. Des «returnee programs» européens, inspirés de l’exemple chinois, pourraient rapatrier en Europe les talents dont elle a besoin pour développer son économie «high tech».

La Suisse est idéalement positionnée pour bénéficier de ces changements de politique migratoire américaine. Notre pays a en effet beaucoup d’atouts pour attirer les meilleurs cerveaux: la qualité de vie, le multilinguisme, l’excellence de nos Hautes Ecoles, la présence de grands groupes industriels friands de nouvelles technologies. Les importants centres de recherche suisses dans le domaine des technologies de l’information — tels que ceux de Google, Facebook ou IBM — pourraient favoriser le développement prometteur de la convergence entre la biotechnologie, la nanotechnologie et les technologies de l’information, notamment dans le domaine de la médecine personnalisée. En effet, la Suisse a beaucoup d’atouts dans le domaine de la santé avec la présence de géants mondiaux tels que Roche, Novartis, Nestlé ou Lonza, ainsi qu’une recherche académique de pointe.

Paradoxalement, la présidence «Trump» pourrait accélérer le développement de la révolution industrielle 4.0 de notre économie, pour autant que notre pays ne fasse pas les mêmes erreurs que les Etats-Unis. Mais, s’il vous plait, ne le «tweetez» pas!
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Patrick Aebischer, chercheur en neurosciences, a dirigé l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) de 2000 à 2016.

Ce texte a été publié initialement dans la NZZ am Sonntag. Patrick Aebischer s’y prononce régulièrement sur des questions en lien avec la digitalisation et l’innovation.