TECHNOPHILE

L’Irlande, terre d’innovation

Le pays ne se contente pas d’accueillir les géants américains du numérique sur son sol. Il investit aussi dans de jeunes chercheurs.

Depuis la vie dublinoise racontée par James Joyce jusqu’au stéréotype du vieillard égrenant ses anecdotes dans un pub, la narration est solidement ancrée dans la culture irlandaise. Au point de faire parfois de l’ombre aux compétences bien réelles du pays en matière de technologie. Mais ces perceptions sont en train de changer.

Le numérique engendre une masse de données qui, si elles sont filtrées et interprétées intelligemment, apportent un éclairage précieux sur le comportement humain et les réalités du monde. Et dans ces nouvelles constructions narratives, l’Irlande à une fois de plus une carte à jouer.

Le travail d’ADAPT, l’un des 12 centres de recherche d’excellence irlandais réunissant chercheurs et entreprises, illustre les avancées du pays en matière de recherche et développement (R&D). Dans ce centre d’innovation, les chercheurs repoussent les limites du contenu numérique, qu’il soit textuel, audio ou vidéo.

Au-delà de la tour de Babel

De nombreux fans de football ont peut-être déjà été confrontés au travail d’ADAPT. Pour la Coupe du monde 2014, l’équipe avait créé, en collaboration avec Microsoft, un service capable de traduire en temps réel les tweets des supporters en 12 langues. Sans se contenter de traduire des textes déstructurés dans des langues multiples, le service en avait aussi analysé le contenu pour fournir des indications sur les matchs. Il ne rapportait pas seulement un récit, il contribuait à l’alimenter.

Autre réalisation notable d’ADAPT: la personnalisation du contenu numérique. «Quand on leur parle de personnalisation, les gens imaginent généralement des recommandations de chansons, vidéos et autres produits, déclare le CEO Vincent Wade. La personnalisation de nouvelle génération dont nous parlons consiste à recomposer le contenu.» Exemple, Yodle, un outil qui génère des présentations automatiquement. Saisissez sur l’interface un thème et la longueur souhaitée de la présentation; après quelques instants, l’outil extrait le texte, les images et les fichiers audio voulus de sites fiables et les structure de façon claire et personnalisée.

Les outils développés par ADAPT ont attiré l’attention de grandes entreprises technologiques. «Lorsqu’elles se tournent vers les universités, les entreprises du secteur trouvent au mieux des ébauches de solution, explique Vincent Wade. Notre centre adopte une approche plus globale, par exemple autour du thème de la traduction automatique ou de l’analyse des médias numériques, tout en tenant compte d’éléments tels que la recomposition du contenu, sa transmission et les interactions avec le client.»

Du concret dans les matériaux

La vigueur de la recherche numérique en Irlande n’empêche pas des innovations remarquées dans les technologies analogiques. Du matériel médical aux énergies renouvelables offshore, le pays dispose d’un large éventail de spécialités de R&D et se distingue dans le domaine des matériaux avancés.

Pour les non-initiés, les termes «matériaux avancés» et «nanotechnologie» peuvent sembler obscurs, mais le message porté par Jonathan Coleman, un éminent scientifique des matériaux irlandais, est tout autre. «Les nanosciences n’ont pas besoin d’être compliquées, explique-t-il. Elles peuvent être simples et bon marché. Leurs applications potentielles sont partout.» Devant un large public, Jonathan Coleman a montré comment le graphène, un matériau de l’épaisseur d’un atome, peut être produit dans un mixeur, avec juste un crayon, de l’eau et du liquide vaisselle.

En bref, on peut produire du graphène, le meilleur matériau conducteur, le plus fin et le plus résistant qui soit… dans un mixeur à 40 euros (voir encadré ci-dessous).

Un pied dans le futur

En plus d’explorer les domaines d’innovation de demain, l’Irlande investit dans de jeunes chercheurs. Le programme postdoctoral financé par l’Union européenne EDGE fournira des ressources financières et matérielles à 71 chercheurs et soutiendra les travaux axés sur la science des matériaux, les réseaux de télécommunications et la technologie des contenus numériques au Trinity College Dublin. «Les trois centres de recherche participants ont un accès inégalé à des partenariats industriels et travaillent déjà avec plus de 70 entreprises», explique Linda Doyle, qui supervise le programme.

Ce développement s’explique en partie par le pragmatisme avec lequel les décisionnaires — en particulier la Science Foundation Ireland (SFI) — ont su voir dans la crise économique une occasion de relancer et de réorienter les efforts de R&D du pays. L’accent a été mis sur l’inclusion des ingénieurs, en rééquilibrant recherche fondamentale et recherche appliquée, pour que l’innovation et la réponse aux défis du secteur se fassent de concert. «Si par le passé, les entreprises étaient seulement enclines à investir en nature dans des activités de partenariat, elles sont de plus en plus prêtes à investir à la fois en nature et en espèces à hauteur de 30 à 50% de la valeur totale de la recherche», déclare Darrin Morrissey, directeur des programmes de la SFI.

Globalement, le renforcement de la coopération avec les entreprises représente un véritable défi en Europe. L’Irlande, qui a su associer son héritage culturel à un écosystème d’innovation en phase avec le paysage économique moderne, est déjà en passe de connaître une vraie success story.
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ENCADRES

Du graphène en un après-midi

L’annonce de la découverte par des scientifiques irlandais d’un moyen de produire du graphène de qualité de façon simple et peu coûteuse a fait réagir la communauté des chercheurs et des industriels. Fidèle à la tradition irlandaise, la découverte s’accompagne d’une histoire: «Avant l’avènement du graphène, les scientifiques misaient sur les nanotubes de carbone; notre labo avait développé maintes théories sur la production de nanotubes en milieu liquide», explique Jonathan Coleman, scientifique des matériaux. Après la découverte du graphène par Andre Geim au Royaume-Uni en 2004, Coleman et ses collègues ont réalisé qu’ils pouvaient appliquer leurs théories au graphite pour produire du graphène de qualité en plus grande quantité et à un coût dérisoire. «Nous savions que cette expérience serait l’affaire d’une heure un vendredi après-midi. Et ça a marché.»

Si de nombreuses applications seront industrielles, le graphène rendra aussi possible la fabrication d’écrans flexibles et devrait être utilisé dans des plastiques plus intelligents. Ce matériau est aussi assez fin pour être utilisé dans une imprimante à jet d’encre, et Airbus souhaite l’utiliser dans les composants des avions pour les alléger. Ces applications ne devraient pas voir le jour avant dix à quinze ans. «La technologie se trouve en zone ‘floue’, confie Jonathan Coleman. Les entreprises fabriquent des matériaux en graphène, mais ignorent encore les principaux marchés. Cette étape sera vite franchie dès qu’aura été développé un produit usuel.»
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Trois conteurs irlandais

HeyStaks, fondé en octobre 2008
HeyStaks permet aux opérateurs mobiles de surpasser Google. Collecter des données sur les intentions des utilisateurs en ligne a permis à Facebook et Google de dominer le marché mondial de la publicité mobile, estimé à 65 milliards de dollars en 2019. La plateforme Retina de HeyStaks analyse le comportement des utilisateurs de smartphone et identifie leurs intentions, permettant aux opérateurs mobiles d’établir un profil d’intérêts des souscripteurs plus précis qui respecte la protection des données personnelles, et identifie aussi les communautés de pensées.

VIDiRO, fondé en novembre 2012
VIDiRO analyse la masse de données disponibles sur YouTube et autres sites vidéo. L’équipe a déjà conclu des accords majeurs avec les sociétés à l’origine de X Factor et Britain’s Got Talent pour aider à dénicher le prochain talent. La plateforme pourrait aussi servir à de nombreuses sociétés hors secteur technologique. «Notre analyse multicanale pourrait devenir l’indicateur clé de performance de toute société investie dans YouTube», explique le CEO Simon Factor.

Mohago, fondé en octobre 2012
Mohago a créé Looking Glass, un puissant outil d’analyse et de gestion de données. Looking Glass offre un environnement unifié pour collecter, présenter et partager tout type de données en toute sécurité. Looking Glass aide les ingénieurs en R&D à identifier et communiquer des informations basées sur des données de manière rapide et efficace, en convertissant des données en visualisations faciles à comprendre, et ce sans compétences en codage.
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CHIFFRES

84’421
En km2, la superficie de l’Irlande

4,8
En millions, le nombre d’habitants du pays

1.77
Million d’Irlandais parlant le gaélique

39.6
Millions d’Américains revendiquant des origines irlandaises

850
Millions de litres de Guinness vendus chaque année

7
Victoires de l’Irlande à l’Eurovision (pays n° 1)

250+
Géants de l’IT dans les Silicon Docks de Dublin (dont Google, Apple, Facebook et Amazon)

30%
Croissance estimée du secteur des startup à Dublin en 2016

20%
Des burgers McDonald’s servis en Europe sont à base de bœuf irlandais

8e
Rang dans le Tableau de bord de l’Union de l’innovation 2015 de l’UE
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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 9).

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