TECHNOPHILE

La percée des prothèses open source

Alors que des designers s’inspirent des super-héros pour venir en aide aux enfants amputés, une nouvelle génération d’entrepreneurs et de bénévoles développent des membres bioniques à bas prix grâce à l’impression 3D.

À son réveil après neuf ans de coma, Snake se rend compte que l’hôpital dans lequel il se trouve se fait attaquer. Pire, il a un crochet en guise de bras. Il s’échappe et se procure alors une prothèse rouge qu’il tourne à son avantage dans sa lutte contre la mystérieuse organisation Cipher.

Touchée par la détresse de Snake dans la dernière version du jeu emblématique Metal Gear Solid, la designer britannique Sophie De Oliveira Barata a collaboré avec Konami, la société japonaise qui a développé le jeu, pour fabriquer un bras bionique. «Pourquoi ne pas s’inspirer de la fiction pour créer une prothèse qui fasse réagir au lieu de rester passif?» s’interroge Su-Yina Farmer de Konami.

La première prothèse créée dans le cadre du projet The Phantom Limb sera offerte à James Young, un féru de jeux qui a perdu un bras et une jambe dans un accident de train. «Nous voulons que les gens voient le bras artificiel de James comme quelque chose de cool!»

Mains bioniques pour 2’750 euros

La start-up britannique Open Bionics, basée à Bristol, est en train de faire changer les choses. La société dirigée par l’ingénieur Joel Gibbard a remporté le prestigieux prix du James Dyson Award en 2015 et intégré le programme Disney Accelerator. Elle a récemment dévoilé ses mains bioniques inspirées d’Iron Man, de Star Wars et de la Reine des neiges, conçues en collaboration avec le géant du divertissement.

L’idée est de changer les mentalités de manière créative et d’égayer le quotidien d’enfants que la vie n’a pas épargnés grâce à des membres bioniques inspirés de jeux et de fictions à la mode. Mais pour les dizaines de milliers de personnes amputées dans des régions en proie à la guerre et à la pauvreté, obtenir une prothèse coûtant entre 4’000 et 85’000 euros après plusieurs mois d’attente relève encore de l’utopie.

La technologie d’impression 3D, comme celle d’Open Bionics, est sur le point de bousculer les choses. En moins d’une semaine et pour la modique somme de 2’750 euros environ, la société fournira des mains bioniques personnalisées et aussi performantes que des prothèses plus perfectionnées et coûteuses.

Prothèses imprimées en 3D

Open Bionics a bénéficié d’un financement participatif et de subventions de sociétés comme Intel. Elle ne commercialise encore aucun produit, mais permet à tous les utilisateurs d’imprimantes 3D d’accéder à des modèles de prototypes et à des instructions. La société s’appuie sur l’open source pour garantir un accès équitable à ses prothèses et en accélérer le développement. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à vouloir démocratiser cette technologie.

L’entreprise japonaise Exiii a conçu Hackberry, une main bionique imprimée en 3D dont les modèles et le code-source seront disponibles gratuitement. En France, Nicolas Huchet, lui-même amputé d’un bras, développe Bionicohand. «Je veux tester toutes les solutions open source pour les prothèses de membres supérieurs et les comparer avec la recherche actuelle, explique-t-il. Mon but est de créer un bras bionique open source abordable, solide et facile à fabriquer et à réparer.»

Subvention de Google.org

L’impression 3D open source a l’avantage d’être accessible à tous, partout dans le monde. «Plus d’un milliard de personnes ont accès à une imprimante 3D dans un rayon de 16 km», constate Andreas Bastian, chercheur spécialisé dans l’impression 3D chez l’éditeur de logiciels d’ingénierie Autodesk.

Andreas Bastian fait partie du réseau décentralisé mondial e-Nable qui compte plus de 3’600 personnes et fournit gratuitement des prothèses imprimables en 3D, grâce à l’implication de nombreux bénévoles. «La majeure partie du travail du réseau ne dépend d’aucun financement», assure Ivan Owen, entrepreneur en résidence à l’Université de Washington et bénévole d’e-Nable.

Après avoir développé six dispositifs sans aide financière, le réseau a fait appel aux dons pour maximiser son impact. «L’association à but non lucratif Enable Community Foundation nous aide sur le plan financier et opérationnel», explique Andreas Bastian. Et grâce à une subvention de 600’000 dollars de Google.org et à de nombreux dons, le projet initialement lancé pour aider un enfant a déjà livré des mains bioniques dans 37 pays.

Pas viable à long terme

Le succès rapide d’Open Bionics et d’e-Nable semble indiquer que l’avenir des dispositifs biomédicaux se situe dans l’impression 3D abordable et open source.

Pourtant, même ses défenseurs s’accordent à dire qu’un secteur fondé sur la philanthropie, les subventions, le financement participatif et le bénévolat n’est pas viable à long terme. «Il est impératif de développer des stratégies d’incitation et de nouveaux modèles commerciaux», déclare Andreas Bastian. Et Valentino Megale d’Open Biomedical Initiative d’acquiescer: «L’open source permet d’accéder facilement à des informations, mais d’importants investissements sont nécessaires pour en garantir la fiabilité et la sécurité».

Ce que confirme Hubert Egger, expert des prothèses de pointe à l’Université de Linz, en Autriche: «Les prothèses doivent subir des contrôles qualité et respecter des processus réglementaires très complexes et coûteux, d’où l’intérêt d’obtenir le soutien d’organisations publiques ou privées».

Et même si l’on surmonte ces obstacles, veut-on vraiment mettre fin à l’innovation fermée traditionnelle? «Le secteur médical aura toujours besoin de l’innovation fermée, précise Ivan Owen, notamment pour les problèmes très complexes et impliquant davantage de risques.»
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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 8).

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