CULTURE

Ces jeunes Romandes qui dépoussièrent la littérature sur YouTube

Elles ont entre 17 et 25 ans et présentent leurs coups de cœur littéraires dans des vidéos sur l’internet, séduisant des dizaines de milliers d’internautes. Rencontre.

Elle manie la langue française avec assurance, a déjà ses domaines de prédilection et vient de signer un partenariat avec une grande maison d’édition parisienne. Mikaela Mury n’a pourtant que 17 ans. Quand elle ne se filme pas en train de délivrer ses conseils littéraires, cette jeune femme de Veytaux (VD) est une gymnasienne comme les autres. Comment une chroniqueuse amateur parvient-elle à toucher plus de 7000 lecteurs à travers ses vidéos sur YouTube? Les libraires comme les éditeurs expliquent le succès de ces «booktubeurs» en un mot: la fraîcheur!

Des pionnières

Phénomène anglo-saxon à l’origine, ces chroniques littéraires filmées et postées sur l’internet ont gagné les pays francophones il y a cinq ans, donnant naissance à une véritable communauté. Margaud Quartenoud, qui attire jusqu’à 49 000 spectateurs par vidéo, figure parmi les pionnières en Suisse romande. «Au départ, je faisais plutôt mes chroniques de mon côté, raconte la Fribourgeoise de 25 ans. Puis j’ai rencontré les autres booktubeuses romandes, françaises et belges, à l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (France). Depuis, nous formons un noyau solide.»

Margaud devient cette année la programmatrice de l’espace «young adult», une scène du prochain Salon du livre et de la presse de Genève, du 27 avril au 1er mai. Elle donnera d’ailleurs une place officielle aux «booktubeuses», en majorité des femmes âgées de 15 à 30 ans, et à des genres littéraires labellisés «jeunes adultes» souvent ignorés par la critique traditionnelle: romance, fantasy, bit-lit ou science-fiction.

«Enthousiastes et passionnées, les booktubeuses se sentent libres de parler de tous leurs coups de cœur, même s’il s’agit d’un livre publié il y a des années, analyse Marion Jablonski, directrice d’Albin Michel Jeunesse. C’est très rafraîchissant en comparaison avec la critique de presse classique.» Ce qui frappe également, c’est non seulement le choix des romans, mais aussi le côté très incarné de ces chroniques. «Elles transmettent leurs conseils à d’autres jeunes, en s’adressant directement à eux. Il y a une proximité de vocabulaire et de références culturelles. D’ailleurs, la discussion se poursuit toujours après dans les commentaires postés sous la vidéo.»

Un public jeune et féminin

Margaud Quartenoud, qui travaille le jour comme libraire à Fribourg, aime cette spontanéité: «Devant ma caméra, je laisse couler mon avis. Et même s’il y a des couacs, je ne les coupe pas forcément au montage.» Le contact visuel est aussi important pour Mikaela Mury: «Je trouve plus sympathique de voir la personne et de lire les émotions sur son visage. Il y a aussi un côté plus amical quand on s’adresse directement aux spectateurs.»

Le public est lui aussi très jeune, composé en majorité de filles âgées de 13 à 20 ans. «Il s’agit de dévoreuses de livres qui, avant l’arrivée des vidéos littéraires, vivaient seules leur passion, détaille Margaud Quartenoud. Il y a aussi des internautes qui découvrent le plaisir de la lecture grâce à ces vidéos.» Les chroniques de livres sont souvent relayées par d’autres sites de mode, de cinéma ou d’humour très appréciés des adolescents, ce qui leur permet d’avoir une audience beaucoup plus large. «Les booktubeuses ne sont pas élitistes, elles s’adressent à tous, dit Maryjane Rouge, cheffe de service chez Payot à Lausanne. C’est sympathique de voir des jeunes qui utilisent l’internet, mais consomment aussi beaucoup de papier. Le seul élément qui me dérange en tant que libraire, ce sont les liens sous les vidéos vers les sites marchands comme Amazon…»

Un baromètre

Les maisons d’édition suivent de près le phénomène. Marion Jablonski a repéré plusieurs personnalités chez les «booktubeuse» à qui elle envoie des dossiers de presse: «L’impact de ces chroniques, en nombre de livres vendus, est difficile à estimer, comme l’est une campagne publicitaire. Mais les réactions des booktubeuses et de leurs abonnés sont très intéressantes pour prendre la température de ce qui plaît à cette génération. Nous sommes par exemple attentifs à leurs avis sur les couvertures.»

La gymnasienne Mikaela Mury a ainsi conclu des partenariats avec Robert Laffont ou les Editions Favre en Suisse. «Je reçois un catalogue dans lequel je peux choisir un certain nombre de livres et je dois ensuite en faire la chronique, qui peut être positive ou négative.» La jeune femme souhaite néanmoins rester libre sur le choix des romans et les délais de lecture, «pas comme en cours de français».
_______

Une version de cet article est parue dans le magazine L’Hebdo.