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Rire de l’UDC pendant qu’il est encore temps

Les outrances et les maladresses du parti blochérien n’entravent pas la tentation grandissante d’une partie de la droite traditionnelle de faire un bout de chemin avec le diable.

Peut-être ont-ils bien tort tous ceux qui se sont grassement moqués de l’affiche de l’UDC carougeoise. Quatre hommes et une femme, le pouce levé, au-dessus de ce slogan qui décoiffe: «6 candidats qui s’engagent… ». Outre que ce n’est pas la première fois qu’un mensonge d’une fulgurance et d’une précision quasi mathématique est érigé sans vergogne en devise électorale, y avait-il vraiment besoin de s’appesantir sur la bévue?

A l’image d’une ancienne conseillère d’Etat — Michèle Künzler en l’occurrence — lâchant un assez peu subtil: «Ils comptent plus qu’ils ne pensent». Elle qui, éjectée du Conseil d’Etat au premier tour, finissant en 18ème position, avait déclaré, la conscience apparemment tranquille: «Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire autrement». Car la vérité oblige à dire que sur ce coup l’UDC doit être chaudement félicitée.

L’explication du pataquès en effet — une candidate septuagénaire et trop mal portante le jour de la prise de vue pour tenir son rang — fait éclater au grand jour tous les mérites de la section agrarienne de Carouge. A l’heure où chacun se plaint que les partis soient coupés des réalités, loin des préoccupations de la population, ne proposent que des candidats uniformes, généralement très diplômés, masculins, en forme et bien propres sur eux, voilà-t-il pas que les blochériens carougeois envoient au casse-pipe une femme, qui plus est âgée et malade. Chapeau trois fois!

Cette candidature colle en effet non seulement avec l’électorat du parti concerné, mais aussi peut-être avec l’ensemble du peuple suisse. Que l’on pourrait bien, si l’on en croit l’explosion continuelle des coûts de la santé et les menaces récurrentes qui pèsent sur les finances de l’AVS, soupçonner d’être un peuple majoritairement vieux et malade.

Cette petite leçon de saine démocratie posée, on constatera qu’il est plus facile de rire des maladresses et des outrances grossières de l’UDC que de s’en débarrasser, de répondre sur le fond. Le quotidien Le Temps s’inquiète ainsi de voir la droite traditionnelle baisser gentiment mais sûrement pavillon face à l’ogre nationaliste, les « radicaux et démocrates-chrétiens se figer devant l’UDC comme la gerbille face au boa.»

Le tout sur fond d’une hypothétique alliance de toutes les droites, à laquelle rêve ouvertement l’UDC pour récupérer son deuxième siège au Conseil fédéral, et qui commence à en tenter quelques-uns, à voix beaucoup plus basses, dans les chapelles radicales et démo-chrétiennes. Même si sur le fond, et principalement s’agissant des rapports à l’Union européenne et au droit international, les programmes s’avèrent parfaitement incompatibles.

L’inusable Pascal Couchepin s’est essayé à un semblant de réponse lors d’une conférence à Porrentruy. Pour lui, le succès et l’attirance qu’exerce vers elle l’UDC s’expliquent par une technique politique vieille comme la politique politicienne: la segmentation du discours. A chaque oreille ce qu’elle veut entendre et zut pour la cohérence du tout. On prônera la dérégulation intensive comme programme économique tout en lançant des initiatives aboutissant au contraire à une étatisation grandissante de l’économie — c’est le cas du holà mis à la liberté de circulation des personnes. On exigera des restrictions budgétaires considérables dans le ménage fédéral tout en prônant une tout aussi considérable augmentation du budget de la défense.

Ces incohérences, ces chants des sirènes roucoulés tout azimut sont le propre des partis anti-système, promettant tout et son contraire, sans se soucier un instant des conséquences dans le monde réel. Généralement, lorsqu’ils veulent enfin se payer une vraie tranche de pouvoir, les trublions lâchent du lest. C’est renonçant in extremis à la plus extravagante mais aussi la plus significative de ses propositions — la sortie de l’euro — que Syriza a convaincu les Grecs.

A quoi donc serait prête à renoncer l’UDC? Pour un parti qui a fait de l’efficacité du marketing politique sa conviction principale, vendre un bout de son âme ne devrait pas être trop difficile.