KAPITAL

Le doyen de Wall Street

A 107 ans, Irving Kahn est sans doute l’investisseur le plus âgé de la planète. Et aussi l’un des plus respectés, après avoir surmonté le krach de 1929. Rencontre dans son bureau new-yorkais.

Juillet 1929, Irving Kahn a un problème. Quelque chose sent le roussi à Wall Street. L’éclatement de la bulle immobilière en Floride quelque temps auparavant l’inquiète. «Le cours de la Bourse montait beaucoup trop vite, se rappelle-t-il. C’était ridicule, Wall Street s’était converti en maison de fous.»

Le jeune investisseur, qui a entamé sa carrière un an plus tôt, n’arrive plus à évaluer la valeur d’une quelconque compagnie. Il ne lui reste qu’une seule chose à faire: parier sur une chute du marché. «Avec 50 dollars, j’ai réalisé une vente à découvert sur des actions d’une société productrice de cuivre, nommée Magna Copper. J’avais dû emprunter l’argent à mon beau-frère, qui était avocat.» Un geste ridicule pour la plupart des gens. Son beau-frère le prévient: il va perdre son argent, le marché se porte trop bien.

Mais, quelques mois plus tard, Irving Kahn prouve au monde qu’il a raison. En octobre 1929, le marché chute. Et Irving Kahn devient l’un des seuls traders à gagner de l’argent, remportant 100 dollars, une jolie somme pour l’époque. Il s’agit alors de la toute première transaction jamais réalisée par le trader, devenu depuis une légende vivante à Wall Street.

Aujourd’hui, Irving Kahn, 107 ans, est l’investisseur le plus âgé de Wall Street, probablement du monde. Il travaille encore, tous les jours, au sein de sa firme d’investissement, Kahn Brothers, qu’il a fondée en 1978 avec ses fils Alan et Thomas. Blotti sur son siège au 22e étage du 555 Madison Avenue, le mythique investisseur ressemble à une tortue. Son visage est buriné, mais porte un air fier. Son corps est recroquevillé, mais l’homme remplit toujours la pièce de sa présence.

Il se déplace maintenant lentement, en chaise roulante, constamment accompagné de son infirmière, Bianca. Lors de notre entretien, en présence de son fils et de son petit-fils, il peine parfois à entendre les questions malgré l’aide de son sonotone. Son esprit vagabonde, s’accrochant à une poignée de souvenirs lointains comme à une bouée de sauvetage. Dans ces moments-là, il se renferme sur lui-même, refusant de répondre aux questions. Malgré une blessure à la jambe, Irving Kahn conserve une bonne sa santé, fascinant ses médecins new-yorkais.

Et l’homme a encore l’esprit vif, attentif aux détails du quotidien: «A l’époque, nos bureaux n’avaient pas toutes ces grandes fenêtres, dit-il, en pointant de ses bras élastiques un gratte-ciel adjacent qui abrite IBM. Il faisait bien plus sombre lorsque l’on travaillait.» Quant à l’actualité, elle prend souvent un autre sens dans l’esprit d’Irving Kahn: les terroristes islamistes du XXIe siècle évoquent chez lui les anarchistes du début du XXe siècle. «Ils avaient fait exploser une bombe à Wall Street en 1920», se souvient-il.

Comme Warren Buffett

Ces 80 années passées au cœur de la plus grande place financière de la planète lui auront servi à mettre en pratique une seule et unique philosophie: le value-investing, ou investissement dans la valeur, un paradigme qui se base sur la valeur réelle d’une entreprise. «Si nous estimons que le prix de l’action d’une compagnie est inférieur à sa valeur réelle, nous investissons, explique son fils Thomas Kahn, 70 ans, assis à la droite de son père. Puis, nous attendons trois à cinq ans au minimum avant de la revendre à un prix plus élevé, qui correspond à sa véritable cotation.» Une philosophie qui parait aujourd’hui désuète à Wall Steet, où le high frequency trading gagne de plus en plus de terrain.

Quelques mois après son pari de 1929, Irving Kahn peinait à trouver des compagnies dans lesquelles investir. Un jour, un agent de change lui parle d’un investisseur nommé Benjamin Graham. «Ses investissements étaient tous très audacieux, explique Irving Kahn de sa voix usée par le temps. Je voulais lui parler. Je me suis alors inscrit à un cours qu’il donnait à l’Université Columbia.» Passionné par l’homme et ses théories, Irving Kahn devient l’assistant de Benjamin Graham en 1931. Peu à peu, il se rapproche de l’économiste, devenant son ami. Il rencontre sa future femme, Ruth, grâce à lui. Et nomme l’un de ses fils Thomas Graham Kahn en son honneur.

En 1934, il l’aide à rédiger son ouvrage phare, «Security Analysis». L’économiste y formule le paradigme du value-investing. Et révolutionne le monde de la finance. «Benjamin Graham a tout changé à Wall Street, explique Ronald Chan, un investisseur et auteur du livre «The Value Investors: Lessons from the World’s Top Fund Managers». Auparavant, les traders se basaient essentiellement sur l’observation du cours d’une action et pariaient sur son évolution, un peu comme dans un casino. Tout se basait sur des rumeurs. Benjamin Graham explique pour la première fois qu’un investisseur doit en réalité analyser des rapports annuels et vraiment comprendre le modèle d’affaires d’une firme.» Un autre de ses disciples est également devenu célèbre: un certain homme d’affaires nommé Warren Buffett.

Cette méthode d’investissement permettra à Irving Kahn de s’imposer comme l’un des financiers les plus respectés de Wall Street. «Un trader peut réussir un ou deux placements, explique Ronald Chan. Ou il arrive parfois à saisir l’air du temps, cela s’appelle être chanceux. Mais lorsqu’un investisseur arrive à traverser 19 récessions en quatre-vingt-cinq ans de carrière, on parle de véritable talent.» Aujourd’hui, Kahn Brothers gère une fortune d’environ 800 à 900 millions de dollars. Et Thomas Kahn estime que leur modèle d’investissement a permis d’obtenir des résultats environ 3 à 6% supérieurs aux résultats du marché.

Le value-investing impose de parier sur des compagnies qui n’ont pas la cote auprès des autres traders. «Nous fuyons comme la peste les actions populaires, par exemple Apple ou Google, explique Thomas Kahn. Ce sont des compagnies fantastiques, mais elles coûtent bien trop cher.» En ce moment, il croit dur comme fer dans les performances de la New York Times Company: «Les analystes de Wall Street se concentrent sur le déclin de l’industrie des journaux. Mais la chute du cours de l’action du «New York Times» est disproportionnée. Son image de marque est exceptionnelle, la compagnie fournit de nombreux efforts pour améliorer sa rentabilité. Nous estimons que, dans quelques années, le prix de son action va retrouver sa juste valeur.»

La famille Kahn s’était également intéressée à British Petroleum, après la crise du Deepwater Horizon, ou encore à la banque Citigroup, après la crise financière, convaincue que ces entreprises allaient remonter la pente. «Nous essayons de diagnostiquer si des sociétés ont attrapé un cancer ou simplement une grippe passagère», explique le financier.

Peu influençable

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Pour Aswath Damodoran, un professeur de finance à la New York University, le value-investing présente des avantages certains. «Le placement résiste aux humeurs du marché, dit-il. Mais cette force peut également se transformer en faiblesse: cette déconnexion ne permet pas aux traders de profiter des vagues du marché, et ils doivent donc parfois se contenter de revenus plus faibles.» Et la méthode requiert une personnalité particulière: «Il faut être mentalement très fort, ne jamais se laisser influencer par les autres. Dès que vous prenez en compte l’opinion d’autres investisseurs, vous êtes perdu.»

Dans le bureau d’Irving Kahn, aux murs remplis de photos de sa famille, une pile de journaux s’entasse à côté de son ordinateur. «Je les lis tous les soirs», dit-il, en souriant, les yeux plissés. Des lectures qui se trouvent à l’origine de son succès. «A priori, on peut croire qu’un investisseur dans la valeur est quelqu’un de plutôt passif, explique Ronald Chan. Mais non, il est essentiel de s’informer constamment pour comprendre comment vont évoluer certaines industries.»

Le centenaire a toujours eu pour habitude de lire une quantité extravagante de publications, et non seulement des revues financières, mais aussi des journaux de psychologie, de médecine ou d’autres domaines. «L’autre jour, je l’ai vu lire un livre sur la vie maritime», raconte Ronald Chan. Sa curiosité se reflète également dans son comportement, sondant sans relâche chaque personne qu’il rencontre sur de minutieux détails de leur vie — plus d’une fois lors de notre entretien, il répond à une question par une autre interrogation.

L’objectif d’Irving Kahn est clair: il essaie de prédire l’avenir. Bien souvent, le doyen de Wall Street a vu se concrétiser des inventions jugées trop futuristes ou irréalisables. «Lorsque les scientifiques européens ont commencé à évoquer l’idée d’utiliser de l’uranium pour produire de l’énergie, les Américains les ont pris pour des fous», se rappelle Irving Kahn. Autre exemple, Irving Kahn a tout de suite compris l’intérêt des OGM, et s’est donc rapidement intéressé à Monsanto, le géant de l’alimentaire. «Cela représentait une opportunité d’investissement très intéressante», glisse-t-il.

Irving Kahn et son fils estiment que leurs méthodes sont plus saines que celles de leurs collègues. «Wall Street est en train de se convertir en casino ultra-rapide, explique Thomas Kahn. En août, le Nasdaq a fermé durant trois heures à cause de problèmes techniques. Tout le monde est devenu fou, c’était ridicule.» Du haut de son expérience, Irving Kahn acquiesce: «S’il y avait eu plus d’investisseurs dans la valeur, il y aurait eu moins de crises financières.»

Mémoire vivante

La recette du succès de Irving Kahn n’est pas uniquement liée à sa façon d’investir, mais également à sa longue expérience. Lors de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’Irving Kahn est déjà trop âgé pour partir au combat, il prend la direction de Hugo Stinnes Company, une société allemande saisie par le gouvernement américain: «C’était totalement inattendu, mais cette expérience m’a permis de découvrir l’Europe et ses nombreuses compagnies.» Une opportunité qui lui a donné une myriade d’idées d’investissement. D’autres événements lui ont également appris à ne pas laisser filer des affaires en or.

Lors d’un déjeuner avec des analystes et des chefs d’entreprise dans les années 1970, un homme en bottes a interrompu le repas très poliment. Il s’est accroupi pour regarder les hommes d’affaires dans les yeux. «Bonjour à tous, je m’appelle Sam Walton, a-t-il dit. J’ai lancé une petite chaîne de supermarchés dans l’Arkansas nommés Walmart. Je voudrais vous en parler.» Irving, peu convaincu par sa présentation, n’a pas investi dans la société, qui allait devenir la plus grande compagnie de la planète. Il s’en mord encore les doigts aujourd’hui.

L’histoire a appris plusieurs choses à Irving Kahn, mais il retient principalement une leçon: «Il n’existe pas d’investissement miracle, dit-il, en agitant ses mains amples. Lorsqu’un placement est trop beau pour être vrai, c’est qu’il n’existe pas. Il faut toujours être vigilant.» Il se souvient aussi des nombreuses récessions qu’il a connues, chacune plus traître que l’autre. «Wall Street a souvent la mémoire qui flanche, explique-t-il. Pourtant, le scénario de chaque crise financière est le même que le précédent, seuls les acteurs changent.» Selon lui, la crise de 2008 ressemblait fortement à celle de 1929. «La différence c’est que, cette fois-ci, Wall Street fonctionnait de façon beaucoup plus professionnelle. Et la régulation du marché, si imparfaite soit-elle, nous met à l’abri de bien d’autres désastres.»

Aujourd’hui, Andrew Kahn, 32 ans, est le dernier arrivé de la famille au sein de Kahn Brothers. Lorsque son grand-père parle, son regard se tourne systématiquement vers lui. Irving Kahn semble placer une confiance inébranlable en son petit-fils. Plus qu’un simple complice, le jeune homme fringant aux cheveux noirs gominés est aussi le nouvel héritier idéologique de Benjamin Graham et de son grand-père. «J’ai toujours baigné dans cette philosophie, cela fait partie de moi, explique-t-il d’un ton assuré. Mais nous avons également des chiffres pour prouver que la méthode fonctionne.»

La tradition commence également à s’exporter vers l’Asie, où Ronald Chan en est l’ambassadeur. «La Chine s’empêtre toujours plus dans des investissements à haut risque, explique-t-il. Le value-investing séduit donc de plus en plus de gens. Mais il va falloir l’adapter aux particularismes de notre continent.» Le Hongkongais de 33 ans a publié plusieurs ouvrages qui vantent les mérites de la méthode. En 2007, il a lancé une firme d’investissement, Chartwell Capital, qui se base sur ces principes. L’héritage de Irving Kahn n’est pas près de s’éteindre.
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Fils d’ouvriers émigrés

1905
Naissance à New York, de parents d’origine russe issus de la classe ouvrière.

1928
Débuts à Wall Street au sein de Hammerschlag, Borg & Co., engagement comme associé chez J.R. Williston Co., puis chez Abraham & Company.

1975
Abraham & Company se fait racheter par Lehman Brothers.

1978
Irving Kahn et ses fils, Alan et Thomas, fondent Kahn Brothers.
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Une version de cet article est parue dans Swissquote Magazine (no 5 / 2013).